Au commencement était l'abeille …

 

Pour l'artiste Elisabeth Mathisen les années ne sont pas divisées en semaines et en mois comme pour la plupart de nous. Elle suit le cycle des abeilles, du moment que le temps devient doux et agréable au printemps et qu’elles quittent leur tanière hivernale, les ruches, pour récolter du pollen pour les larves, jusqu'à ce qu'elles se préparent à l'hibernation à la fin de l'été et au début de l’automne. Durant l’été, elle visite les ruches d'abeilles domestiques dans une zone boisée, près d'Oslo. Elle s'occupe des abeilles et enregistre leurs activités et leurs comportements, puis dans un second temps, durant les mois d’hiver, travaille sur les données recueillies afin de les transformer en œuvres artistiques, alors que les abeilles sont au repos. Le projet avec les abeilles s'est développé depuis que Mathisen a acquis son premier essaim d'abeilles en 2010. Elle a appris à s'occuper d'une communauté d'abeilles d'une manière douce, n'interférant pas sur leur rythme naturel plus que nécessaire, et elle s'est familiarisée avec les maladies et les menaces auxquelles les abeilles peuvent être exposées, qui peuvent avoir des conséquences fatales pour leur communauté toute entière. Son travail est un processus lent, qui se déroule au rythme naturel des abeilles et qui exige patience et tranquillité afin qu’il puisse se créer une véritable interaction.

«Un été, j'ai filmé un essaim qui s'était accumulé en haut d'un arbre. C'était incroyablement fascinant. J'ai dû attendre jusqu'à l'été d’après avant de pouvoir filmer un nouvel essaim. A l’automne, j'ai acheté une ruche de paille, qui est une ruche ancienne réalisée en paille. Elles ne sont plus utilisées, mais j'ai l'intention de m’en servir pour recueillir un essaim. La ruche en paille doit être retravaillée un peu, j'ai donc ce travail devant moi, et je dois faire plus de recherches sur la façon de la faire fonctionner dans la pratique ".

(Citation de correspondance email avec Elisabeth Mathisen)

La perspective à long terme et la proximité au sujet – les abeilles – contribuent à la particularité du projet artistique de Mathisen. Elle peut être comparée à l'auteur qui, encore et encore, retravaille son manuscrit manuellement ou sur une machine afin de se rapprocher le plus possible du texte. Comme l'auteur, elle crée un lien entre le travail manuel et la pensée. Et c'est peut-être justement pour cette raison que l'apiculture n'est pas resté pour elle de l'apiculture simple, mais a évolué en une analogie organique entre la vie et l'art; la durée, la répétition et le travail manuel laisse du temps et de la place à la réflexion et la compréhension de ce que l’on est en train d’élaborer. Et pour Mathisen, en tant qu'artiste, la traduction des expériences – avec les outils qu'elle a l'habitude d'utiliser – en images est une évidence.

Mathisen a filmé la vidéo Nyttige kuber (2010-11) [Cubes utiles] durant son premier été avec les abeilles. Le titre fait référence aux surfaces de couleur géométriques des tableaux de Josef Albers et de Mark Rothko, ou au minimalisme américain des années 1960. Toutefois, en dépit de la référence du titre à la modernité et au constructivisme, la vidéo est un instantané scintillant et poétique, dont les odeurs de la chaleur de l'été et de l'herbe sauvage, lourd de graines, dans une clairière ensoleillée dans la forêt, semble émaner. L'œuvre vidéographique représente en gros plans un essaim d’abeilles bourdonnant, filmé à partir d'un angle de caméra statique. Elle est donc figurative et dans le même temps s'approche de l'abstraction à travers la monotonie frénétique visuelle et auditive presque méditative. L'analogie avec l'art moderne n'est pourtant pas si éloignée que ça, puisqu'il s'agit pour Mathisen, comme pour les artistes modernistes également, de rechercher l'essence et de réduire l'œuvre aux éléments basiques. Il y a dans sa simplification des moyens une sorte de naturalisme. La vidéo est un enregistrement direct de la réalité, et pourtant le drap rose légèrement ondulé, qui constitue le fond de l'enregistrement des abeilles, établie une différence subtile par rapport à ce qui est enregistré. Il intensifie l'expérience sensuelle des abeilles, qui normalement n'auraient été qu'à peine visible, même à courte portée, tout en ajoutant aux films des qualités pittoresques, comme une composition sur une toile.

L’utilisation de la vidéo et de la photographie fait partie intégrante du travail de Mathisen pour la documentation des mouvements de l'essaim, mais elle effectue également des dessins, écrit des notes et a créé un herbier de spécimens pressés et séchées des espèces de fleurs dans lesquelles elle a constaté que les abeilles ont récolté du pollen et du nectar. Ses propres abeilles vivent dans une clairière de la forêt à une certaine distance de sa maison dans la ville, mais elle a aussi commencé à semer des fleurs dans le jardin, afin d'attirer des bourdons, des abeilles sauvages et d'autres insectes pollinisateurs. En même temps, elle fait du composte avec les déchets de cuisine pour les transformer graduellement en une terre saine et nutritive dans laquelle les fleurs peuvent pousser. La boucle a été fermée. Mais le point de départ reste les abeilles, dans le travail de Mathisen et – dans un contexte plus large – dans l'écosystème. Sans elles et les autres insectes pollinisateurs il n'y a pas de pollinisation, et sans la pollinisation, la plupart des plantes ne se reproduisent pas.

Christel Pedersen

 

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